Véganisme : quand le communautarisme prend place à table

jeudi 14 janvier 2021

Si vous avez déjà dîné avec une personne végane, on parie que ce jour-là vous n’avez pas dégusté une côte de bœuf. Car si vous pouvez faire un compromis sur le contenu de votre assiette le temps d’un repas, il est peu probable qu’une personne végane puisse en faire autant. Et pour cause : le véganisme n’est pas seulement un régime alimentaire spécifique, c’est un particularisme qui s’est construit sur le rejet d’habitudes alimentaires qui seraient le reflet d’une société esclavagiste vis-à-vis du monde animal. Votre acolyte vous a donc certainement dit ce jour-là « merci, mais je ne peux pas » avec une précision du style « je ne consomme pas de nourriture issue des animaux », vous faisant comprendre, avec bienveillance, qu’il ou elle ne cautionne pas une alimentation qui participe à l’exploitation des animaux.

Avant d’aller plus loin, précisons que l’auteur de cet article adhère à l’idée que la consommation de viande devrait être réduite drastiquement selon le credo « moins mais mieux ». En incitant à faire des repas végétariens la règle et des repas carnés l’exception, on agirait sur la santé publique et on réduirait considérablement l’impact de l’élevage industriel sur l’environnement, tout en améliorant la condition animale. En effet dans cette approche, la viande retrouverait la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : celle d’un met d’exception. Exit donc la viande industrielle « pas cher » produite dans des conditions révoltantes. Parenthèse refermée.

Revenons à nos végans. Leur message n’est pas si éloigné de la position qu’on vient d’exprimer, alors pourquoi divisent-ils autant ? Parce qu’il y a ce mot et ce qu’il évoque…

Le mot ? “Vegan

Un rempart pour qui ne l’est pas, une carte de membre pour les adeptes. Comprenez qu’être végan va bien au-delà du végétarisme. Pour en prendre conscience rien de tel qu’un repas dans un restaurant comme Le Potager du Marais, une adresse parisienne prisée des initiés. On y découvre une cuisine résolument alternative, qui à défaut d’égaler la cuisine traditionnelle dont elle s’inspire fait preuve d’une indéniable inventivité pour reproduire les grands classiques sans la moindre contribution animale (pas même le miel, perçu comme le fruit de l’exploitation des abeilles). 

Miel en rayon “volé” dans une ruche.

En parcourant le menu, on perçoit le message:

  • Blanquette de soja à la citronnelle
  • Bourguignon de seitan
  • Cassoulet gratiné aux noisettes
  • Roulé de lupin à la florentine et aux champignons, sauce à l’estragon.

Chaque plat fait référence à une recette emblématique de la cuisine carnée traditionnelle. Une impertinence voulue par le chef qui a souhaité reprendre ces grands classiques en espérant prouver qu’ils peuvent se passer de viande. Une démonstration qui semble convaincre surtout les adeptes de la cuisine végane.

En sortant du restaurant on se dit que dans un pays où la gastronomie a été élevée au patrimoine immatériel de l’humanité, le repas végan résonne comme un acte politique.

Mais après tout pourquoi pas ? Au nom de quel principe notre cuisine patrimoniale devrait-elle rester figée dans ses recettes ? N’est-elle pas vouée à évoluer ? Bien sûr que si. Mais le hic avec la cuisine végane est qu’elle apparaît trop radicale et sa philosophie trop moralisatrice.

Le témoignage de l’influenceuse Julie Bernier, à l’origine du blog Sortez tout vert, résume bien l’état d’esprit :

« J’ai arrêté la viande en juin 2015. Il y a 5 ans et demi. Du jour au lendemain. Dans ma famille et ailleurs, ça a vraiment été un bouleversement. Pour moi aussi d’ailleurs. Personne ne comprenait vraiment pourquoi, tout le monde finissait par s’énerver alors que j’essayais surtout d’éviter les conflits 😅 Pour la première fois cette année, j’ai vécu un Noël sans discussion sur le pourquoi, le comment, sans colère, et surtout, avec une immense majorité de personnes ne consommant pas de viande à table, et les autres ayant grandement ouvert leur esprit aux impacts de leur consommation 😍 Nous avons dégusté un délicieux repas vegan, notamment avec un « seitan bourguignon » inspiré de la recette de @marielaforetvegan dans le livre « Incroyable mais vegan » – que j’ai trouvée sur le net. Je suis vraiment fière du chemin parcouru (y compris en ce qui concerne mes talents de cuisinière 🤣). « Montrer l’exemple n’est pas le meilleur moyen de convaincre, c’est le seul ». J-1 avant mes 25 ans…heureuse d’en être là 🌎

Et vous, vous voyez des évolutions dans votre entourage ? »

En substance, arrêter la viande serait un peu comme arrêter la clope et le véganisme serait, évidemment, l’Exemple à suivre.

Ne pas s’y tromper : s’ils prônent généralement la bienveillance, les végans n’en demeurent pas moins des activistes qui ont amené le débat – voire le conflit – à table. Ils défendent un choix qu’ils estiment juste dans un monde qui leur serait hostile. Mais hostile l’est-il vraiment ? N’est-ce pas plutôt leur radicalité qui peut être perçue comme telle ?

Si nos comportements alimentaires – en particulier notre consommation de viande – sont naturellement amenés à évoluer et qu’il est tout à fait probable que la crise écologique nous oblige à réduire notre consommation, on n’a pas envie – en France sans doute plus qu’ailleurs – qu’on vienne nous dire quoi manger sur fond d’une quelconque morale. Car c’est ce qui gêne chez les végans : ce prosélytisme moralisateur qui passe mal dans un pays où ce sont avant tout les papilles qui guident nos choix.

Les arguments sans nuance exposés pour expliquer le véganisme portent d’ailleurs la marque de l’époque troublée dans laquelle nous vivons, où se développent communautarismes en tous genres et « vérités alternatives » teintées de manichéisme.

Il faudrait ainsi repenser fondamentalement notre rapport aux animaux. S’inspirant de la philosophie antispéciste – très présente dans le mouvement – les végans prônent l’arrêt de toute forme d’exploitation animale (quant à les tuer, n’en parlons même pas). On va ici bien plus loin que la simple et légitime préoccupation pour le bien-être animal. Surtout, on nie une réalité fondamentale : faisant partie intégrante du vivant, les humains y occupent une place de superprédateur au sommet de la chaîne alimentaire. À ce titre nous ne tuons pas par plaisir (du moins en principe !) mais pour nous nourrir. Cela résulte, au-delà d’une histoire et d’une culture millénaire, d’un besoin physiologique. Cet état de fait n’est d’ailleurs pas antinomique avec une vie qui puisse être respectueuse de la nature et des autres espèces vivantes sur terre. Sauf à considérer que toute mise à mort d’un être vivant irait à l’encontre de ce principe, auquel cas c’est le fonctionnement même du vivant qu’on remet en question.

On peut aimer la viande et être copain… comme cochon !

En conséquence, plutôt que de supprimer totalement la viande de nos menus, il semble plus réaliste d’envisager une alternative qui concilie nos habitudes alimentaires et la question du bien-être animal. On pourrait par exemple adopter une position ferme contre l’élevage intensif et ses dérives tout en préservant les filières qui méritent d’être valorisées – notamment les petits élevages extensifs nourris à partir de ressources locales et les solutions d’abattage à la ferme.

Autre argument phare des végans : supprimer toute consommation carnée représenterait une solution à la crise écologique puisqu’on sait que l’élevage contribue fortement au réchauffement climatique. Or ici aussi les choses sont un peu plus complexes. C’est l’élevage intensif qui pose problème. Ainsi, un cheptel de vaches qui ne consomme que l’herbe qui pousse dans les prés environnants (comme celles de la photo principale, prise en Bourgogne) n’a pas plus à rougir de son bilan carbone qu’un champ de blé bio. Ce sont les unités de production des élevages intensifs dans lesquels la nourriture est importée et généralement issue de l’agriculture industrielle, qui posent problème. En d’autres termes le mode d’élevage et non l’élevage en tant que tel.

Troisième point soulevé par les végans : nous pouvons nous passer de viande. Sur ce point on ne peut pas leur donner complètement tort puisqu’une alimentation principalement végétarienne, avec une viande et des produits laitiers consommés avec modération, semble faire consensus au sein de la communauté scientifique. Mais ici aussi, tout est dans la nuance : alimentation principalement végétarienne ne signifie pas alimentation végane. Ainsi, des aliments carnés et laitiers de qualité, intégrés dans un régime alimentaire équilibré et diversifié sont propices à éviter des carences alimentaires.

En définitive, on se demande si le mouvement végan ne reflète pas ce qu’il dénonce : une profonde déconnexion du Vivant. Car si le constat sur l’urgence à changer nos modes de consommation apparaît juste – en attestent les vidéos choc diffusées par l’association L214 – les solutions paraissent, elles, totalement hors sol. La vérité sera sans doute à chercher (comme souvent) dans un point d’équilibre plus fédérateur. En somme, un peu du bon sens paysan illustré par cet éleveur de vaches (bio) rencontré dans le Perche : « Il y aura toujours des gens pour manger de la bonne viande ».

Espérons que la nuance, le discernement et l’art du compromis retrouvent le chemin de nos tablées afin que le repas – moment de convivialité si précieux en cette période de crises – redevienne un lieu d’échange et de partage et non le terrain d’un nouveau communautarisme.

Oeufs frais récoltés dans le poulailler chez des particuliers.
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