« La forêt est un formidable terrain d’action pour la philanthropie » Max Thillaye du Boullay, Fondation Anyama

jeudi 18 janvier 2024

Le 11 décembre 2020, Guy (prénom d’emprunt) empochait l’incroyable gain de 200 millions d’euros à l’EuroMillions.

Davantage mû par le bien commun que par l’accumulation de richesse, le généreux gagnant décidait de créer dans la foulée sa fondation, avec la volonté de distribuer la majeure partie de la somme à des projets d’intérêt général, axés en particulier sur les enjeux de biodiversité et de préservation des forêts. Max Thillaye du Boullay, à la tête de la fondation, nous en dit plus sur la vision du néo-philanthrope et sur les premières initiatives soutenues.

– Anyama, le nom de la fondation que vous dirigez, est aussi celui dune ville ivoirienne où Guy a passé une partie de son enfance. Il raconte avoir été marqué à cette époque par le ballet incessant des camions chargés d’arbres coupés dans les forêts du Burkina Faso, anciennement la Haute-Volta. La volonté de protéger la forêt est donc née de cette indignation ?

Absolument. Imaginez que ces arbres étaient tellement immenses qu’il fallait souvent un camion entier pour transporter une seule grume (le tronc de l’arbre). On conçoit que cette vision ait pu le marquer, enfant. C’était des arbres de vie que l’on coupait !

Anyama est née de cette conscience qu’agir pour préserver le vivant est une urgence absolue si nous voulons continuer à vivre sur notre belle planète. Ainsi la protection des forêts, qui sont une merveille du monde, un patrimoine vital pour l’humanité, s’est imposée comme une évidence.

– Pourtant cette démarche est peu commune, en témoigne le traitement médiatique habituellement réservé à ces gains records. En effet il y est souvent question dun imaginaire aux antipodes de lengagement pour la planète : jets privés, propriétés, voitures de luxe… Il ny a rien de tout cela en loccurrence.

En effet, et je peux vous confirmer que deux ans après ce monsieur est resté fidèle à ce qu’il est et à ce qu’il aime. Il mène une vie plutôt simple, adore marcher en forêt… Et il agit pour l’intérêt général, mais dans la discrétion.

Cette discrétion est d’ailleurs caractéristique de la philanthropie française, où domine la philosophie selon laquelle « le bruit ne fait pas de bien, le bien ne fait pas de bruit ».

– Quels types d’actions soutenez-vous, concrètement ?

Depuis le premier comité de distribution qui s’est tenu en juillet 2021, plus de 30 structures ont reçu l’appui de la fondation Anyama. Je précise que notre champ d’action se limite à la France métropolitaine, quant-aux Outre-mer nous concentrons pour l’instant nos efforts sur la Guyane – essentiellement dans un souci d’efficacité.

En Guyane nous soutenons par exemple le projet « Gardiens du Haut-Maroni » porté localement par le WWF, dont l’objectif est de soutenir le peuple Wayana – l’un des 6 peuples autochtones de Guyane – très fortement impacté par l’orpaillage illégal. Concrètement notre soutien permet de mettre à disposition des populations locales des outils de suivi et d’alerte pour évaluer la santé de leurs écosystèmes, de récolter et de partager des données (mesures de la qualité de l’eau, cartographie de la déforestation et suivi de la grande faune) avec les acteurs du territoire, et enfin de développer une filière de pisciculture durable en alternative à la pêche de poissons des rivières qui se trouvent surexposés au mercure et au cyanure, avec de lourdes répercussions sur la santé des populations qui les consomment et en particulier celle des enfants.

Toujours en Guyane, nous aidons aussi le Groupe d’étude et de Protection des Oiseaux en Guyane (GEPOG) pour la mise en œuvre d’actions de protection des oiseaux via le recrutement d’un ornithologue.

Je pourrais aussi vous parler de l’association Trans Ocean Tortues Marines (TOTM) que nous accompagnons dans le déploiement d’un plan d’action transocéanique pour la conservation des tortues marines…

C’est un aperçu de la diversité des projets que nous soutenons, principalement via du renforcement de capacité, voire ponctuellement du don non affecté. Ce que l’on vise avant tout, c’est aider les organisations à se renforcer et à se structurer pour pérenniser et maximiser leur impact.

Comme par exemple avec l’association bretonne Eau & Rivière de Bretagne – la première association à avoir fait condamner Monsanto – mobilisée sur la protection des rivières, qui avait besoin de recruter un deuxième juriste. Nous les épaulons sur ce besoin tout en les aidant à se structurer pour qu’ils soient en meilleure capacité de s’autofinancer à l’avenir.

Ou encore avec l’association Pro Silva qui promeut une sylviculture durable (exploitation du bois) et qui avait besoin d’appui pour former une nouvelle génération de forestiers à même de déployer son approche. Or sans mécène et sans visibilité, ces acteurs ont beaucoup de difficultés à trouver des financements par les canaux traditionnels. Notre intervention vise ainsi à créer un effet de levier.

« Ce que l’on vise avant tout, c’est aider les organisations à se renforcer et à se structurer pour pérenniser et maximiser leur impact. »

– Pourquoi avoir privilégié spécifiquement le thème des forêts ?

La forêt française est effectivement l’écosystème dans lequel nous essayons de concentrer nos efforts. Il se trouve qu’en 2020 le sujet forêt commençait véritablement à émerger en France, porté notamment par des acteurs engagés comme Canopée. Puisque c’est un thème auquel Guy a toujours été sensible, le sujet s’est imposé naturellement.

En outre le contexte est propice à l’action puisque que nous avons en France un cadre juridique bien établi, il y a un intérêt de la société, la forêt est très présente et elle se trouve au carrefour des principaux enjeux de la transition écologique : climat, biodiversité, eau, agriculture, santé, etc.

C’est aussi quelque chose de plus concret et palpable que le climat, la biodiversité, les océans… qui nous projettent à des échelles beaucoup plus complexes à appréhender, car immédiatement globales.

« La forêt est quelque chose de palpable, on perçoit facilement les bénéfices à la préserver. »

La forêt est donc un formidable terrain d’action pour la philanthropie, en particulier en Guyane où elle occupe 94% du territoire, qui lui même concentre 50% de la biodiversité française. Un peu comme un Costa Rica français, mais sans touristes. C’est assez incroyable, quand on y pense, d’avoir un bout d’Amazonie française ! C’est une chance que l’on ne mesure sans doute pas assez, vu depuis la métropole.

Or ce patrimoine exceptionnel est aussi extrêmement menacé par la déforestation liée à l’orpaillage, au développement de l’agriculture et à l’exploitation illégale du bois, sans oublier les enjeux démographiques et de souveraineté alimentaire pour la population locale.

Paysage de déforestation agricole en Guyane

– Quelle vision de la forêt défendez-vous ?

Les forêts hébergent 80% de la biodiversité terrestre. Assurer leur protection et leur revitalisation est donc essentiel ! Pour autant, il y a des besoins croissants en bois et on ne peut mettre toute la forêt française sous cloche, au risque de générer beaucoup de déforestation importée. Nous cherchons donc autant à protéger les vieilles forêts à haute valeur écologique, qu’à promouvoir une sylviculture durable telle que la Sylviculture Mélangée à Couvert Continu (SMCC) défendue par l’association Pro Silva. Les forêts où l’on pratique ce type de sylviculture, également appelées forêts jardinées, sont des massifs peuplés d’arbres d’âges et d’essences différents, avec plusieurs étages. Le couvert continu signifie qu’il y a en permanence un couvert forestier, en alternative à la pratique des coupes rases.

Sur cette thématique nous accompagnons toute une diversité d’acteurs qui forment un écosystème très dynamique, depuis le plaidoyer porté par Canopée jusqu’à l’association SylvACCTES qui aide les petits propriétaires forestiers à prendre en compte d’autres services socio-environnementaux que la seule production de bois, dans une vision multi-usages de la forêt.

L’enjeu est de stimuler la concertation territoriale afin que l’on arrive à des pratiques forestières durables qui respectent l’ensemble des usages que ce milieu concentre, dont la biodiversité, de façon totalement indispensable.

La forêt de Dambach, située dans le parc naturel régional des Vosges du Nord, est une forêt gérée selon les principes de la SMCC depuis plusieurs décennies. Photo : Pro Silva.

– Cette approche diffère-t-elle de la plantation d’arbres ?

Sensiblement, même si des plantations par petits collectifs en diversification ou enrichissement peuvent être pratiquées. Prenons l’exemple du chêne, que l’on peut décliner à d’autres essences. Dans l’approche que nous prônons, il pourrait être décidé de couper un grand chêne mature, et de laisser place à la régénération naturelle. Sur les milliers de semis que l’on va trouver au pied de l’arbre, un certain nombre vont grandir jusqu’à hauteur d’homme. Il pourra être pertinent d’intervenir à ce moment là pour sélectionner quelques spécimens parmi les plus vigoureux (bien que généralement, les vigoureux s’en sortent tout seul !). On intervient, oui, mais plutôt en accompagnement des dynamiques naturelles.

Dans cette vision, le sujet en France n’est pas tant de planter des arbres mais plutôt d’avoir des forêts résilientes et diversifiées, non moins profitables dans la durée, qui se révèlent surtout bien meilleures pour la biodiversité et plus à même de résister aux changements climatiques. Sans oublier l’ambiance forestière…

– La Sylviculture Mélangée sous Couvert Continu demeure toutefois marginale…

Effectivement, et tout l’enjeu est justement de faire en sorte qu’elle soit plus couramment pratiquée.

Vue d’un massif forestier dans le Morvan (région Bourgogne Franche-Comté). À gauche une plantation de résineux, à droite la forêt.

– Vous soutenez également lAssociation Francis Hallé pour la Forêt Primaire, qui est sans doute le modèle de préservation de la forêt le plus ambitieux qui soit, puisquil vise à laisser en libre évolution un vaste espace forestier sur plusieurs dizaines de milliers dhectares, où les interventions humaines seront minimes.

Oui c’est un projet qui nous tient à cœur, car comment pouvons-nous donner des leçons de préservation des forêts à l’étranger si nous ne sommes pas capables de montrer l’exemple ici en Europe ?

Le projet de Francis Hallé met d’ailleurs le doigt sur un aspect fondamental de la gestion des forêts : le rapport à la faune et plus particulièrement aux grands prédateurs, dont la présence est nécessaire pour réguler les ongulés sauvages (sangliers, cerfs et chevreuils). Cet équilibre cynégétique est d’autant plus important qu’au-delà de la surmortalité des arbres due aux sécheresses et aux canicules, on observe un abroutissement important des jeunes plants par l’action des ongulés qui prolifèrent.

C’est bien la preuve qu’il faut raisonner en termes d’écosystèmes. Aussi, sur un sujet aussi sensible, nous œuvrons à l’accompagnement des éleveurs et à l’acceptation sociale des grands prédateurs – loup, lynx et ours – pour essayer de préparer leur arrivée, ou faciliter leur acceptation quand ils sont déjà présents. En adoptant systématiquement une approche pragmatique et objective, entre « pro » et « contre ».

Photos : Max Thillaye du Boullay

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