Planète recherche philanthropes désespérément

vendredi 02 juillet 2021

Dans un article publié sur la plateforme Medium le 15 juin, MacKenzie Scott, ex-femme du fondateur d’Amazon Jeff Bezos et désormais 22ème fortune mondiale, a annoncé qu’elle allait distribuer 2,7 milliards de dollars auprès de 286 organisations « à fort impact dans des catégories et des communautés qui ont été historiquement sous-financées et négligées », des arts à l’éducation en passant par les associations qui luttent contre les discriminations.

En scrutant la liste des associations financées, on est frappé de constater que la question environnementale n’y figure quasiment nulle part. Incroyable paradoxe, alors même que les effets du réchauffement climatique affecteront avant la fin du siècle la survie de centaines de millions d’êtres humains, la canicule à peine imaginable que vit le Canada en offre un avant-goût terrifiant. Comble de ce drame annoncé, « les êtres vivants les moins à blâmer pour ces émissions (de GES) sont ceux qui en souffriront le plus » alerte un projet de rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dévoilé mercredi 23 juin par l’Agence France-Presse. On prend ainsi la mesure de la dimension sociale des défis écologiques qui s’imposent à nous et qui pourraient représenter à l’échelle du monde une véritable bombe sociale.

Une générosité toujours très anthropocentrée

Malgré ce contexte d’urgence désormais bien palpable, étrangement, le sujet ne semble toujours pas constituer une préoccupation majeure pour les philanthropes dont le désintérêt est à l’image de celui manifesté par MacKenzie Scott. Le fameux mouvement « Giving Pledge » initié en 2010 par Bill Gates et Warren Buffet en offre une autre illustration. Les deux hommes, qui ont voulu à travers cette initiative faire entrer la philanthropie dans une nouvelle ère, en demandant aux milliardaires de s’engager publiquement à céder au moins la moitié de leurs fortunes de leur vivant ou à leur mort, semblent s’inscrire dans une vision très 20ème siècle. En effet les initiatives mises en avant par l’organisation concernent principalement la lutte contre la pauvreté, l’aide aux réfugiés, la santé, l’éducation et la lutte contre les inégalités. Nulle mention de l’urgence climatique sur le site de l’organisation, seule la mention laconique « environmental sustainability » à la 9ème position dans la liste des différents champs d’intervention, entre la réforme de la justice criminelle et la culture. Bref, on est encore loin de la mobilisation générale.

De lutte contre le réchauffement climatique il est également peu question en France où la mobilisation des grandes fortunes reste plutôt discrète sur le sujet environnemental. Ainsi le 16 juin, Pierre-Edouard Stérin, riche gérant d’un fonds d’investissement, annonçait vouloir donner la totalité de sa fortune – soit 800 millions d’euros – à des associations caritatives afin de « venir concrètement en aide aux plus démunis, aux gens qui vivent dans la rue, aux ultra seniors seuls chez eux, ou encore aux personnes handicapées. » Chaque année, cet homme d’affaires discret organise la mal nommée « Nuit du Bien Commun », soirée caritative lors de laquelle les participants-donateurs soutiennent une douzaine de projets préalablement sélectionnés. Sur les 12 lauréats de l’édition 2020, aucun ne présentait un quelconque lien avec la Terre, notre véritable Bien Commun.

L’idée ici n’est pas de remettre en question l’importance des problématiques auxquelles s’attaquent ces associations, mais simplement de remettre les sujets dans l’ordre qui s’impose désormais, au 21ème siècle. En effet, nous ne pouvons plus nous payer le luxe de reléguer les questions environnementales – dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, pollutions en tout genre – en bas de page, comme s’il était possible d’arbitrer en fonction des sensibilités de chacun. Nous ne pouvons plus observer en spectateurs distraits le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité sans comprendre que nous en sommes à l’origine, que cela nous oblige et que par ailleurs nous partageons le même destin que tout ce qui se casse la gueule autour de nous. Ainsi, il ne s’agit pas d’agir pour la planète comme tant de slogans nous y exhortent, mais d’agir tout simplement pour notre survie, en particulier celle des plus démunis.

Capitalisme vert # sobriété

Quand elle s’attèle aux questions environnementales, l’action des philanthropes révèle souvent une vision davantage axée vers le business que vers l’écologie à proprement parler. Exemple avec la très influente fondation Bill & Melinda Gates, dont le fonds de dotation de plus de 50 milliards de dollars investit largement dans les secteurs les plus contestables – agro-industrie, OGM, énergies fossiles, mastodontes de l’industrie agroalimentaire – pour financer ses opérations. À la fondation Bill & Mélinda Gates on préfère d’ailleurs parler de « révolution verte », opération qui consiste à promouvoir les innovations et, pour la question de la subsistance alimentaire, un modèle d’agriculture productiviste fondé sur les semences commerciales, les intrants chimiques et les OGM. Par ailleurs la croyance régulièrement affichée par le milliardaire selon laquelle les technologies pourront sauver la planète semble davantage apparenter son capitalisme philanthropique à un lobbying en faveur de secteurs avec lesquels il entretien des conflits d’intérêts.

Quant aux initiatives promises par Elon Musk avec sa XPrize Foundation ou Jeff Bezos et son plan à 10 milliards sur 10 ans pour le climat, en attendant les actions concrètes leur philosophie semble s’inscrire dans la même vision que celle de Bill Gates, à savoir miser sur les nouvelles technologies et l’innovation pour résoudre la crise écologique. Comprendre : pas de remise en question de nos modes de vie, pas de changement de paradigme, donc pas de sobriété. En clair : on se berce d’illusions, et on fonce toujours dans le mur.

La fortune des milliardaires, un puissant levier contre le changement climatique

Alors que les États oscillent entre lenteur et immobilisme, enlisés dans la recherche de consensus impossibles, les milliardaires – dont la richesse atteint des sommets sans précédents – disposent d’une capacité d’action qui représenterait un levier puissant pour accélérer la bascule vers un monde soutenable. Quand on sait que rien qu’en 2020 les 500 personnes les plus riches du monde ont amassé 1.800 milliards de dollars supplémentaires – selon l’indice Bloomberg des milliardaires – on imagine l’effet d’entrainement s’ils se mobilisaient de concert pour sauvegarder la biosphère. Leur intervention pouvant aller du rachat de terres visant à développer des puits de carbone naturels ou préserver la biodiversité, au financement de programmes de sauvegarde des océans, en passant par des investissements massifs dans les activités dont la croissance ne se ferait pas au détriment de l’environnement (hors philanthropie). Sans oublier les nombreuses innovations et initiatives vertueuses qu’une mobilisation financière historique et massive de ces acteurs économiques ne manquerait pas d’encourager. Un boulevard d’actions ambitieuses – et Ô combien inspirantes – s’ouvre donc à ceux qui peuvent faire la différence, avec des résultats tangibles à la clé.

Quand on sait que chaque dixième de degré supplémentaire affectera la survie de millions d’êtres humains et que la courbe du réchauffement climatique suit invariablement celle de nos émissions de CO2, toutes les forces doivent être mobilisées et celle des puissants philanthropes apparaît plus capitale que jamais pour accélérer une mobilisation encore trop timide.

« Dépasser 2 degrés de réchauffement, c’est gigantesque : chaque dixième de degré évité compte »

En jeu : le seuil fatidique des 2 degrés de réchauffement, pour lequel il nous reste une fenêtre de tir d’une décennie. L’écologue Dominique Bourg résume :

« Nous avons connu une hausse de 1 degré en 40 ans et on va encore prendre dans les 20 ans qui viennent 8 dixièmes de degrés en plus, quoiqu’on fasse, avec les émissions de CO2 accumulées. Le fait qu’on aura 2 degrés de plus dès 2040 est donc déjà dans les tuyaux. Il faut tout faire aujourd’hui pour ne pas dépasser ces 2 degrés (…) car + 2° cela va donner des températures qui vont avoisiner les 50 degrés dès 2040 en France. Pensez qu’en Inde on dépasse déjà les 50 degrés en ville (interview donnée avant la canicule exceptionnelle en Amérique du nord, qui a vu les températures frôler les 50°). Ces 2 degrés, c’est le plafond de température qu’on n’a jamais excédé pendant les 2 600 000 ans qui nous précèdent. Les dépasser, c’est gigantesque. Avec ce seuil, l’emballement devient possible, c’est-à-dire une planète qui dérive vers + 4° ou + 5° sans même que cela soit connecté à l’augmentation de nos émissions. On a donc à portée de mains, à 20 ans, ce qu’on n’aurait jamais dû atteindre, et en face une mobilisation très éloignée de ce qu’on devrait observer. Or si on ne change pas radicalement dans les 10 ans, c’est-à-dire que dans 10 ans il faudrait qu’on ait réduit les émissions à l’échelle mondiale de 60%, on explosera ces 2 degrés avec pour conséquence une immense partie de la terre qui deviendra invivable. Il faut donc s’y mette maintenant ! »

Photo principale : capture d’écran de l’interview de Bill Gates sur France Inter – La Terre au Carré.

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