La phytoremédiation au secours des sols agricoles pollués

jeudi 18 novembre 2021

Si on connaît plutôt bien la qualité de l’air que l’on respire et celle de l’eau que l’on boit, la pollution des sols – en particulier les sols agricoles – reste mal connue sur le plan scientifique et trop peu prise en compte par la loi. Or il s’agit d’un enjeu majeur, en atteste une étude de l’université de Sydney publiée dans Nature Geosciences le 29 mars 2021. Les chercheurs y révèlent qu’un tiers des terres agricoles seraient à « haut risque » à cause de la pollution aux pesticides, lesquels peuvent se retrouver dans les nappes phréatiques et menacer la santé humaine et la biodiversité.

Partant de ce constat, la startup française BIOMEDE a mis au point un procédé unique au monde allant du diagnostic au traitement des sols par phytoremédiation. Rencontre avec son cofondateur Ludovic Vincent.

En quoi consiste la phytoremédiation ?

« La phytoremédiation, une technique de dépollution basée sur les plantes et leurs interactions avec le sol et les microorganismes, se pratique depuis vingt ans. Là où nous sommes pionniers, c’est sur la cartographie des polluants des sols et leur retrait par les plantes à grande échelle. L’idée est d’industrialiser le processus. Une urgence, quand on sait qu’en Europe près 25% des sols agricoles sont pollués aux métaux lourds et que d’après une étude de Santé Publique France, 100% des français sont contaminés aux métaux lourds – nous sommes les derniers élèves en Europe et pires que les États-Unis en la matière.

Quel type de contamination des sols rencontrez-vous ?

Il peut y avoir de la contamination industrielle, de la contamination atmosphérique ou encore des résidus de traitements agricoles, on pense au cuivre, très utilisé en agriculture biologique dans la fameuse bouillie bordelaise. En petite quantité le cuivre est un oligoélément mais en trop grande quantité il a un effet biocide qui entraine la destruction des organismes vivants tels que les vers de terre. On peut ainsi retrouver de très fortes concentrations dans le sol jusqu’à 1 tonne par hectare, avec à la clé des problèmes sur la fertilité du sol.

On retrouve également de l’arsenic, autrefois très utilisé contre les maladies du bois et qui reste encore très présent dans les sols agricoles même après avoir été interdit, de même que des polluants de synthèse comme les métabolites du glyphosate par exemple.

Comment intervenez-vous sur les sols ?

On identifie d’abord les polluants avant de les retirer par phytoremédiation. Certains végétaux sont effectivement capables de retirer les matières toxiques du sol pour synthétiser des molécules qu’elles utilisent ensuite pour se protéger des agresseurs. Nous utilisons ces capacités pour retirer ce qui est présent dans le sol, sans dégrader son état agronomique et surtout sans utiliser de traitement chimique.

Dans un premier temps nous réalisons donc un diagnostic à l’aide d’un appareil posé sur le sol qui permet de connaître sa composition en quelques secondes. On identifie ainsi la présence de polluants, en particulier les métaux lourds – nous avons une dizaine d’éléments problématiques – et on propose ensuite une sélection de plantes qui ont été identifiées pour leur aptitude à retirer les éléments repérés sur la cartographie. Pour ce faire nous travaillons avec la collection Bonaparte aux herbiers de Lyon, l’une des plus grandes collections de plantes au monde. Nous collaborons également avec d’autres herbiers en Europe afin d’avoir une sélection variétale optimale, dans l’objectif d’améliorer naturellement les qualités intrinsèques des plantes sur des critères d’accumulation de certains éléments notamment le cuivre. Pour mener ces travaux nous sommes financés par l’ADEME.

Combien de temps dure un traitement ?

Généralement un cycle ou deux pour des concentrations légères et sur plusieurs années pour des concentrations beaucoup plus hautes.

Nous travaillons sur des parcelles nues au repos, en jachères entre différentes cultures, en alternant ou en même temps que les cultures – par exemple pour la vigne, les oliviers ou encore les pommiers.

Que deviennent les semences qui sont utilisées pour dépolluer les sols ?

Les plantes peuvent être revalorisées en biogaz par exemple pour fournir de l’énergie et les métaux lourds sont ensuite séparées et confinées. Nous sommes également en train de mettre au point une filière de revalorisation d’économie circulaire pour certains éléments comme le cuivre – nous avons été labellisés Green Tech Innovation par le Ministère de la Transition Écologique – car cet élément peut être réutilisé de manière vertueuse.

Qui sont vos clients justement ?

Nous travaillons principalement avec des agriculteurs – environ une centaine pour l’instant – notamment des cultures en transition vers l’agriculture biologique. Nous intervenons également dans des démarches d’agriculture urbaine par exemple.

Comme il n’y a pas de norme ou de contrainte en matière de qualité des sols agricoles, c’est une démarche proactive de la part d’agriculteurs qui souhaitent généralement s’inscrire dans une logique agro-écologique, une démarche de qualité donc. 

Le domaine William Fèvre, prestigieux vignoble de Chablis, compte parmi les clients de Biomédé. « Ces plantes phytoextractrices sont intéressantes car leurs pivots racinaires sont importants et bien verticaux, ils permettent de fertiliser et de bien préparer le sol de la future plantation. »

Au-delà de votre innovation, on perçoit un nouveau rapport à la terre qui s’appuie davantage sur la nature que sur l’intervention humaine…

Absolument.  Nous souhaitons guérir la terre des excès du passé et continuer d’améliorer la qualité des productions et des produits issus de l’agriculture – rappelons que les métaux lourds représentent un risque accru de cancers, en particulier des leucémies, sans même parler des effets cocktails dus à l’accumulation de polluants présents dans les sols. Il est vraiment temps de changer de paradigme.

D’autant plus qu’au-delà des effets sur les polluants, la phytoremédiation a un impact fort sur la biodiversité – n’oublions pas que la plupart des pollinisateurs vivent dans le sol – sur le stockage du carbone et sur la réduction du stress hydrique, puisqu’en préservant la vie des sols on ralentit leur érosion. Autant de bonnes raisons de faire confiance aux solutions naturelles.

Il faut surtout élargir la focale, voir cela comme un tout et cesser d’être focalisé sur le végétal. Il faut désormais raisonner à l’échelle des écosystèmes. »

BIOMEDE en bref

  • Date de création : 2016
  • Fondateurs : Ludovic Vincent, ingénieur agronome – Patricia Gifu, docteur en cancérologie.
  • Prix : Blue Ocean Award de Forbes – LVMH Innovation Nourrir le futur d’InVivo

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