Le jour où tu me demanderas

mercredi 29 avril 2020

Enfant, j’aimais que ma grand-mère me raconte les anecdotes de son époque… De sa voix douce elle décrivait une vie que j’imaginais moyenâgeuse, lorsque Paris – Lyon était un voyage, les échanges à distance épistolaires, les équipements sommaires.

Tout ce qui avait disparu en l’espace de deux générations était dû essentiellement à la vitesse du progrès. Si bien que je ne sentais pas de nostalgie particulière à entendre cette mamie au chignon blanc me parler de téléphone mural, de traversée du territoire sur route nationale, de vie simple et de frigo vide. Lorsque je demandais pourquoi telle ou telle chose avait changé elle répondait souvent « c’est le progrès, mon chéri ». Et cette réponse suffisait, généralement.

Que dirai-je, moi, lorsque mon enfant posera ces questions ? Au train où s’enchainent les bouleversements, je lui raconterai forcément des choses que j’ai vécues et qui auront vraisemblablement disparu… des changements qu’on ne pourra pas justifier par l’émergence du progrès.

« Papa, il paraît que les hirondelles annoncent le printemps. C’est quoi les hirondelles ?

– C’est un petit oiseau qui passait autrefois l’hiver dans le sud et revenait faire son nid chez nous au printemps. Lorsqu’on les observait dans le ciel, on avait coutume de dire que c’était l’annonce des beaux jours.

– Pourquoi elles ont disparu ?

C’est le progrès, mon chéri. Parce que notre mode de vie « moderne » a créé les conditions de sa disparition. Les insectes dont elle se nourrit sont éliminés par les pesticides utilisés dans les champs et les vieux bâtiments où elle construit son nid n’existent plus. »

J’imagine toutes les questions qui s’enchaineront dans la tête de mon enfant. Beaucoup de « pourquoi » et autant de réponses consternantes à en pleurer. Car comment justifier auprès d’un enfant qu’il a fallu détruire la nature pour faire vivre l’humanité ?

Beaucoup de parents et de futurs parents soucieux d’éveiller leur enfant à la nature sont préoccupés par cette question : comment expliquer l’inexplicable ?

Quels adultes allons-nous faire grandir sur cette réalité ?

La réalité la voici :

« La planète s’achemine vers la sixième extinction de masse. Et celle-ci risque de se produire non plus à l’échelle des temps géologiques, mais en quelques décennies seulement. Avec un unique responsable : l’homme.

L’alerte mondiale lancée, lundi 6 mai, par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques – le « GIEC de la biodiversité » –, est d’une gravité sans précédent. Le taux de disparition de la vie sauvage est aujourd’hui des dizaines, sinon des centaines de fois plus élevé que durant les derniers dix millions d’années. Un million d’espèces animales et végétales, terrestres ou marines – soit une sur huit –, sont menacées de disparition. Et le rythme s’accélère dramatiquement. » (Biodiversité : l’humanité face à ses responsabilités ; Le Monde – 6 mai 2019 ).

L’homme a acquis une telle influence sur la biosphère qu’il en est à l’origine d’une nouvelle ère géologique : l’anthropocène.

Les enfants qui vont à l’école aujourd’hui l’apprennent – le phénomène Greta en est l’une des manifestations visible – et quand bien même l’affront de cette adolescente nullement intimidée par les chefs d’Etat en irrite certains, nous devrions plutôt nous préparer à affronter les questions que ces enfants nous poseront bientôt avec une indignation qui n’en est qu’aux prémices.

Plutôt que de moquer leur prétendue naïveté, nous serions mieux inspirés de nous mettre à leur place. Franchement, comment aurions-nous réagi à leur âge, en réalisant que les ainés font n’importe quoi et que pire, ils ne semblent pas prêts à changer ?

Attention à ne pas prendre à la légère cette colère qui gronde et qui pourrait bien tout emporter si nous cédons au réflexe du « vieux con ».

Moi, le jour où tu me demanderas, je te dirai que je savais et que j’ai fait tout ce que j’ai pu.

Photo : Hippolyte

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