« Sortons de cette banalité du mal qui nous entoure » : l’appel de Yann Arthus Bertrand pour une écologie humaniste

dimanche 14 juin 2020

Le photographe Yann Arthus Bertrand plaide pour une écologie sans cynisme. Il exhorte chacun à faire sa part, à commencer par lui-même. Tour d’horizon de ses émotions et de ses actions.

Un récent reportage d’Envoyé Spécial évoquait le retour des animaux en ville pendant le confinement. Yann Arthus Bertrand était l’invité d’Élise Lucet pour commenter cette étonnante éruption de nature au cœur des villes. Dans sa cabane perchée en haut d’un vieux chêne, le photographe de 74 ans racontait avec des étincelles dans les yeux sa « vie amoureuse » avec la nature. Mais à quoi carbure-t-il, me disais-je, pour conserver l’enchantement du ravi de la crèche quand le monde fait face à une telle accumulation de crises ?

Bienveillance

La bienveillance est devenue un « buzz word » qu’on utilise à toutes les sauces. Elle est partout, des brochures RSE des grandes entreprises aux applis de méditation. Jamais autant évoquée, elle semble paradoxalement assez peu appliquée au quotidien.

Pourtant c’est bien la première chose qui frappe lorsqu’on discute avec Yann Arthus Bertrand : ce type est viscéralement bienveillant. Interview.

Dans l’émission Envoyé Spécial on vous voit perché dans un grand chêne. Comment vont vos arbres après 3 canicules successives ?

Chêne centenaire – Longny-les-Villages dans le Perche (G. Journé)

Il se trouve que je m’intéresse à cette question car je suis président d’honneur de la commission pour reconstruire Notre Dame avec du bois, et à cette occasion les forestiers m’ont effectivement appris que les chênes avaient particulièrement souffert des dernières sécheresses. D’ailleurs pour mon prochain film – Legacy – on va se rendre dans le Jura pour filmer les forêts de hêtres qui sont également très abîmées.

C’est l’un des drames du réchauffement climatique : il va trop vite pour les arbres.

C’est d’autant plus triste que les chênes sont pour moi la beauté absolue. Il n’y a rien de plus beau qu’un grand chêne dans un champ. En ce moment je photographie un vieux chêne pratiquement tous les jours pour voir comment il avance dans sa vie.

Vous dites qu’on est heureux lorsqu’on agit. On est heureux dans les arbres ?

Oui, mais on l’est aussi chez soi, entouré de ses petits-enfants ou en train de faire l’amour… C’est bien d’aimer les arbres, mais c’est important aussi d’aimer les gens.

Vous avez le projet d’acheter un espace naturel vers Rambouillet, qu’allez-vous en faire ?

C’est une praire de 30 hectares qu’on va laisser en liberté, dans une ancienne zone humide que je voudrais laisser vivre. C’est un endroit que je fréquentais quand j’étais tout gosse, chez ma grand-mère. Je voyais passer les cerfs et les biches dans cette prairie, c’était magnifique. Il y a des bâtiments que j’aimerais rentabiliser, peut-être en créant une fondation ou une école.

J’aime surtout l’idée de participer à ces projets concrets entant qu’être humain. Si tout le monde faisait un petit peu, ça changerait tout. Tu trouveras peut-être ça con mais je suis vachement fier de faire cela, tout comme je suis fier de ne plus manger de viande par dégout pour la souffrance animale. Je suis révolté par ce système intensif, par la souffrance y compris humaine qu’il cause, avec tous ces éleveurs qui crèvent la dalle. Comment accepter qu’un paysan qui nous nourrit gagne en moyenne 300 euros par mois ?

C’est inacceptable ce système des grandes exploitations industrielles qui tuent nos petites fermes et dans lequel des multinationales comme Lactalis, pour n’en citer qu’une, se gavent sur le dos des paysans. Il faut repenser totalement notre agriculture.

Il faut surtout agir pour changer cela, chacun à son niveau, en consommant du bio, en choisissant d’acheter au bon prix, au bon paysan. Ainsi, on revalorisera les produits de nos campagnes.

Étoile, vache laitière Prim’ Holstein de cinq ans. Salon International de l’Agriculture, 1994.

Agir

C’est bien toutes ces tribunes qu’on lit dans les médias, qui appellent à un meilleur monde pour demain – j’en ai signé une – mais c’est des actions concrètes qu’il faut, plus que jamais.

Une anecdote me vient à l’esprit : en Bretagne dans le village de Trémargat, les gens se sont mobilisés pour protéger les bosquets et les haies qu’on voulait raser. Ils ne l’ont pas accepté et se sont interposés pour refuser qu’on coupe. Et ils ont gagné ! Les haies ont été épargnées. Et avec elles le magnifique bocage si typique de la région. Sans oublier la biodiversité…

On a entendu beaucoup de critiques sur ces fameuses tribunes, dernièrement celle d’Aurélien Barrau qui appelle à changer le monde avec le soutien de 200 « stars », de Juliette Binoche à Madonna…

Je l’ai signée cette tribune. Tu sais, il y aura toujours de gens pour critiquer… Mais c’est déjà bien qu’on les signe ces tribunes, non ?! Travaillons ensemble plutôt que de se mettre sur la gueule. On a tous nos contradictions : même le maraîcher bio met de l’essence dans sa bagnole pour aller travailler. Quant-au mec chez Total qui produit l’essence, il peut acheter les produits du maraîcher… Arrêtons systématiquement d’opposer les gens.

L’écologie doit être humaniste je l’ai vraiment réalisé en faisant mes films. Apprenons à aimer sans cynisme, sans scepticisme, accepter que le mec qui élève des cochons en Bretagne et qui fout des algues vertes a besoin lui aussi de travailler, qu’il est souvent bloqué dans son truc. On doit le comprendre et même l’aimer si on veut qu’il change.

C’est un peu con ce que je dis, c’est un peu “nunuche”, mais l’écologie ne peut pas être déconnectée de cette bienveillance, de la gentillesse envers l’autre.

Récolte du coton dans la ville de Banfora, au Burkina Faso. La Terre vue du ciel.

Pour ma part j’étais un photographe ambitieux, très recentré sur mes photos, sur mes livres, et je me suis aperçu qu’il était important d’aimer les gens qui donnent et qui partagent sur le terrain. Je parle beaucoup de la conscience amoureuse. Avoir la conscience de la vie amoureuse autour de nous c’est tout simple. On a oublié que la beauté est autour de nous… On aime aller au musée, pourtant cette beauté évidente on ne la regarde même plus.

On parle de « monde d’après » et d’un changement de cap en faveur de l’environnement. Vous y croyez ?

Absolument pas. La priorité est à la préservation des emplois pour faire marcher la croissance qui elle-même finance la vie telle qu’on l’a connait aujourd’hui. La décroissance – que je prône – ne peut en aucun cas financer la vie qu’on a aujourd’hui. Il faut repenser notre manière de vivre et malheureusement je ne pense pas qu’après le COVID on va changer cela.

Ce pourrait être une croissance verte…

La croissance verte c’était bien au début quand on croyait que ça pourrait marcher, mais on s’aperçoit aujourd’hui qu’on ne va pas remplacer 100 millions de barils de pétrole par jour par des éoliennes et des panneaux solaires, c’est pas possible tant qu’on est dans cette course à la croissance. La croissance verte ne fonctionnera que si on est dans une optique de décroissance.

On ne veut pas de nucléaire ? Ok, mais dépensons beaucoup moins d’énergie pour commencer. Là on est tous seuls dans nos bagnoles – moi dans ma bagnole électrique – avec une centaine d’appareils ménagers dans chaque foyer et une consommation d’énergie multipliée par 3 depuis les années 80… franchement comment veux-tu faire ? Il faut faire un choix. Et puis repense à nos arbres : ils arriveront jamais à pomper tout ce carbone.

Sur la question du vélo, on n’est pas assez radical

Je suis pour un monde avec plein de vélos. Il faudrait donner des vélos au gens ! Et organiser les transports pour faciliter les deux roues. Parce qu’essaye de mettre un vélo dans le train, tu verras comment on t’accueille. Il y a des villes au Danemark, où l’indice de bonheur est très élevé comme chacun le sait, où 70% des gens vont travailler à bicyclette avec des parkings à vélos gigantesques. Pour le projet de la gare du Nord à Paris ils en ont rajouté mais il faudrait aller encore plus loin. Dans le cadre de la Transition je pense qu’il y aura beaucoup plus de vélos mais on n’est pas encore assez radical là-dessus.

Plus globalement il y a beaucoup à faire pour rendre les villes vivables. On l’a bien vu pendant le confinement, je pense en particulier aux enfants… Courir dans l’herbe, construire des cabanes, c’est ça la vie ! Or la vie à Paris n’est pas faite pour les humains. D’ailleurs je n’ai pas compris pourquoi ils ont fermé les parcs pendant le confinement. On aurait pu organiser des sorties au parc au moins pour les enfants.

Vous avez récemment organisé une grande opération avec les écoles

Avec ma Fondation (Good Planet) on a envoyé dans les 70 000 écoles de France un guide sous forme de posters qui présentent 17 Objectifs de Développement Durable. À la fondation on fait plein de choses, on organise par exemple des cours de cuisine où on apprend à revaloriser les déchets et à faire de la cuisine végétale, c’est un début d’écologie. Dans ce château et son domaine de 3 hectares en plein cœur du Bois de Boulogne, on accueille des gens gratuitement. Ça nous rend heureux.

Vous préparez un film sur la Convention citoyenne pour le climat ?

Il s’agit d’un projet de documentaire sur les 150 membres de la Convention Citoyenne pour le Climat. Nous venons de mettre en ligne une campagne sur Ulule pour pouvoir faire le maximum d’interviews sur le même principe que HUMAN ou WOMAN. Tout soutien est le bienvenu, car avec la crise sanitaire les partenaires financiers sont devenus plus timides… On cherche 50 000 euros pour faire ce film.

Un conseil de lecture pour conclure ?

Pendant le confinement j’ai découvert un bouquin génial, « Bergère des collines » de Florence Robert. C’est l’histoire d’une bergère qui raconte sa vie, elle ne parle que de la nature et de ses moutons, j’ai adoré ce livre. C’est la naissance d’un écrivain de nature, ces écrivains voyageurs qui savent parler de leur vie au quotidien. La vie d’un berger, décidément ce n’est pas facile…

Il faut soutenir tous ces métiers.

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4 Commentaires

  1. Arlès

    Dommage qu’il s’en tienne à l’anglais, langue hégémonique et véhicule du capitalisme sauvage !

    Réponse
  2. Jean Paul KONZET

    Monsieur, merci pour ce que vous faites et ce que vous êtes.

    Réponse
  3. Catherine

    Je suis aussi convaincue qu’ un chemin de salut pour notre planète est la décroissance. Ce mot doit résonner dans les consciences et faite son chemin. Ayons foi!

    Réponse
  4. Marduel Guy

    La décroissance est une réponse à beaucoup de problèmes mais c’est la remise en cause de tout notre système économique et je ne vois pas d’autre solution qu’une révolution pour l’atteindre.

    Réponse

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