Nicolas Vanier : « On n’a plus le temps pour l’écologie à pas de poney »

vendredi 18 décembre 2020

Dans son dernier film « Poly » sorti en salles le 21 octobre, le réalisateur Nicolas Vanier revisite la série des années 60 racontant l’histoire d’un poney que des enfants décident de sauver de la boucherie chevaline. Après avoir enregistré le meilleur démarrage de l’année pour un film français, le film a dû quitter l’affiche dans le contexte de crise sanitaire, en espérant qu’une réouverture prochaine des salles lui redonne vie.

En attendant, le réalisateur explorateur nous livre sa lecture d’une époque qui lui inspire autant d’inquiétude que d’espoir.

“Poly”, le dernier film de Nicolas Vanier, sorti en octobre 2020.

Emmanuel Macron a annoncé sa volonté de soumettre à référendum l’intégration de la préservation de l’environnement et de la biodiversité dans l’article 1 de la Constitution. Que vous inspire cette décision ?

“Comme d’habitude, on constate une avalanche de critiques de toutes parts… je dois dire que cela m’insupporte un peu ce pays où quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, ce ne sont que des critiques systématiques. Même s’il y a à redire bien sûr, même si c’est imparfait. Mais qu’il s’agisse des mesures prises contre le covid ou celles qui concernent l’écologie, ce sont toujours des critiques incessantes. Pour ma part je ne ferai pas partie de la meute. Je pense que cela va dans le bon sens, même si le fait de l’inscrire dans la constitution ne sera pas suffisant, en Russie par exemple la protection de la nature figure dans la constitution et cela ne règle pas tout, loin s’en faut. Mais ça permet au moins de faire avancer les choses dans la mesure où cela contribue à la prise de conscience que l’environnement est une question essentielle.

La COP 21 a fêté ses 5 ans… Le retour annoncé des Etats-Unis dans l’Accord vous donne-t-il de l’espoir ?

Comme beaucoup je ne boude pas mon plaisir de voir Trump s’en aller et l’annonce du retour des États-Unis est évidemment une bonne nouvelle. Concernant l’Accord en lui-même je ferai la même remarque que celle que j’ai pu faire à l’issue de la COP 21 il y a 5 ans : c’est un demi succès ou un demi échec selon le point de vue dans lequel on se place. On a vu ce que cela a donné aux États-Unis, on ne reviendra pas là-dessus. Pour le reste, malgré les promesses faites, les pays n’ont même pas été capables de tenir des engagements qui étaient déjà insuffisants. En effet les mesures à prendre dans le cadre de la COP nous emmènent vers un réchauffement planétaire de 2,5 degrés, et on n’a même pas été en mesure de tenir ce cap, à l’échelle de la France notamment. Tout cela est donc très inquiétant. Quant-aux baisses d’émissions de gaz à effet de serre observées dans le cadre de la crise sanitaire, certains s’en félicitent, pour ma part je n’en fais pas partie. On ne peut pas se réjouir de ce qu’il se passe en ce moment. 

Comment avez-vous vécu cette période justement ? 

Le mieux du monde puisque j’ai la chance d’avoir pu faire le choix de vivre dans la ferme de mon grand-père en Sologne et que mon plus proche voisin se situe à 3,5 km. Je n’ai donc jamais été confiné même si j’ai passé une grande partie de ma vie à me confiner en quelques sortes, puisque j’aime être seul pour écrire et travailler. Donc ça n’a pas changé grand-chose si ce n’est que le ciel était plus beau sans traces d’avions et sans le bruit des camions qui passent au loin. Mais ma situation était bien sûr incomparable avec celle des gens qui ont été confinés en ville dans leur appartement.

Cette crise a au moins eu le mérite d’ouvrir une fenêtre sur les questions environnementales…

Peut-être, en tout cas ça n’a pas changé le discours de fond puisqu’on parle toujours de croissance pour financer l’immense dette que nous avons constituée et que nous allons transmettre aux générations futures. Donc manifestement il n’y a pas grand-chose qui va changer, même s’il y a quelques réflexions accessoires intéressantes sur les trajets aériens intramuros par exemple.

Cette crise s’ajoute à d’autres comme celles de la forêt amazonienne, de l’Australie, de la Californie, etc. Les gens commencent à comprendre que quelque chose ne tourne plus rond. Imaginez qu’il y a 30 ou 40 ans, le covid n’aurait jamais circulé avec les conséquences que nous connaissons aujourd’hui. Seulement voilà, nous vivons dans une époque mondialisée où pour construire une voiture les pièces proviennent de 25 pays.

En définitive on a l’impression qu’il faut des crises et il en faudra certainement des plus grandes encore pour qu’on prenne enfin les mesures qui s’imposent pour éviter le pire. Car le covid n’est pas grand-chose en comparaison avec ce qui nous attend. Vraiment pas grand-chose ! En termes économique, social, sanitaire et environnemental… Ce n’est pas mon analyse, c’est celle des scientifiques. Il suffit de lire leurs rapports : les scénarios qu’ils annoncent depuis des décennies se confirment.

Quand, comme vous, on est le témoin « privilégié » depuis près de 40 ans de cette crise climatique et qu’on n’arrête pas de tirer la sonnette d’alarme, on doit hésiter entre l’abattement et la rage devant cette relative inertie…

J’ai toujours été très optimiste, mais j’avoue l’être beaucoup moins depuis quelques années. Quand on réalise qu’on a désormais plus que 10 ou 15 ans pour inverser le cap avant que des phénomènes d’emballement incontrôlables se mettent en marche – je pense notamment à la fonte du permafrost qui libère de gigantesques quantités de méthane, accélérant le cercle vicieux du réchauffement climatique – 10 ou 15 ans, c’est vraiment demain ! Il faudrait prendre des mesures beaucoup plus fortes que les petites mesures qui sont prises ici et là.

L’abattement, c’est quand il n’y a pas de solutions. Là j’ai plutôt un sentiment de colère puisque les solutions existent et qu’on les connaît. Il y a plein d’initiatives qui voient le jour un peu partout, mais maintenant il faut y aller à fond ! On n’a plus le temps pour l’écologie à pas de poney. Et qu’on ne dise pas que c’est une question de capacité, c’est vraiment une question de volonté !

Ce fut sa dernière grande expédition. Pendant l’hiver 2013/2014, l’explorateur releva un challenge inédit : parcourir avec ses 10 chiens les territoires les plus sauvages de la côte pacifique de la Sibérie, jusqu’aux rives gelées du lac Baïkal, en passant par la Chine et la Mongolie, soit près de 6000 km en moins de 3 mois !

Les gens ont-ils vraiment conscience de cette urgence, quand on voit que la priorité est aux vaccins et à la réouverture des commerces ? On a toujours ce réflexe de fin de mois versus « fin du monde » non ?

Ce qui est dramatique dans cette histoire de covid c’est qu’on peut se féliciter de la baisse des émissions de gaz à effet de serre, mais elle engendre aussi des conséquences économiques désastreuses pour beaucoup de personnes qui relèguent totalement au 2ème voire au dixième rang les questions environnementales, celles-là même pour lesquelles il y a 1 an ils étaient prêts à acheter un peu plus cher des produits plus vertueux. Aujourd’hui ils ne le font plus.

De fait, les conséquences économiques en cascade de cette crise risquent de placer la question environnementale au second plan, effaçant les éventuels effets bénéfiques que nous observons sur nos émissions de gaz à effet de serre. Alors que la question environnementale devrait être au premier plan ! Car les conséquences économiques de la crise climatique sont connues et elles vont être terribles, bien plus importantes que celles qui résultent de la crise sanitaire. 

Beaucoup de voix s’élèvent pour remettre en question le totem de la croissance. Vous en faites partie ?

Il y a débat sur ce terme de croissance. Tous les économistes s’entendent sur le fait qu’elle n’est pas infinie et qu’il y aura forcément un infléchissement. Il va falloir mettre fin à cette croissance et je crois que ce moment est arrivé, n’en déplaise à ceux qui nous gouvernent et qui imaginent qu’on va pouvoir financer la dette par la croissance. 

Il faut au contraire ralentir et revenir vers plus de sobriété, plus de raison et cela ne veut pas du tout dire que nous allons vivre moins bien. Arrêter de changer des pièces de la voiture, mais plutôt changer la voiture en entier ! Quelque part je trouve cela passionnant de faire partie de cette génération qui vit quelque chose d’incroyable qui ne s’est jamais produit à l’échelle de l’humanité : on doit revoir totalement notre système.

Pour opérer cette mue, ne faudrait-il pas cesser de voir la planète – et la nature – comme le simple décor de nos activités ? Apprendre à l’aimer, en somme ?

Oui et c’est d’ailleurs ce à quoi je m’emploie depuis 40 ans car en effet, on ne protège jamais mieux que lorsqu’on aime. C’est d’autant plus essentiel qu’on se coupe de plus en plus d’une réalité qui est dramatique à tous points de vue, parce qu’on vit dans des mondes de plus en plus virtuels et déconnectés. Les peuples qui sont encore connectés à la nature et qui la respectent sont horrifiés de ce qu’on est en train de faire.

Qu’est-ce qui a permis, dans votre parcours, d’aimer et peut-être de mieux comprendre la nature. Y-a-t-il eu un élément déclencheur ?

Pas d’élément déclencheur, plutôt le fait d’être né en Sologne, d’avoir des bottes avant d’avoir des chaussures et d’avoir passé mon enfance dans les pas de mon grand-père et d’un garde-chasse qui a été mon mentor, m’apprenant la nature. Je suis né dans cette nature, j’ai grandi dedans et j’ai décidé d’en faire ma vie.

Un moment de communion avec la nature que vous retiendrez plus que les autres ?

Il y en a eu tellement ! Je pense à cette année passée avec des nomades éleveurs de rennes dans les montagnes de l’arctique sibérien. Cette peuplade vit encore aujourd’hui en 2020 sans argent… ce fut sans doute l’une des plus belles illustrations d’harmonie avec un territoire et sa nature. Je retiens aussi des moments avec mes chiens bien sûr, mais aussi au contact du loup dont j’ai très souvent croisé la route et le regard aux travers de tous mes voyages. J’ai pu passer 1 an et demi avec une meute de loup pour réaliser mon film (Loup, sorti en 2009) et c’est vraiment – et de loin – l’animal pour lequel j’ai le plus grand respect. Et puis derrière ces animaux emblématiques, il a toute la chaîne du vivant où tout est entremêlé et où chaque espèce, aussi petite et insignifiante soit-elle, joue un rôle essentiel.

Nicolas Vanier et ses chiens lors de l’Odyssée sibérienne.

Ce message, vous le diffusez aussi bien au sein des écoles qu’à l’Élysée… L’écologie inspire-t-elle l’élève Macron, ou est-ce juste du pragmatisme ?

Si elle l’inspire ? Je ne sais pas. J’ai en tout cas reçu de sa part des promesses que j’espère il tiendra, ce qui pour l’instant n’est pas le cas. Du pragmatisme ? Sans doute un peu. Mais je m’en fiche. L’important, c’est le résultat.”

Photos : Nicolas Vanier.

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